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CSRD, double matérialité : une tension ancienne devenue visible

Pourquoi la transition écologique entre dans une phase de clarification économique


🌍 Les Décryptages de l’Institut CGS 

Nos formateur·rice·s partagent leurs analyses pour éclairer la transition soutenable.


La simplification de la CSRD et la remise en discussion de la double matérialité interviennent dans un contexte de durcissement des conditions économiques.


Jusqu’ici, le renforcement progressif des exigences de durabilité avait pu être absorbé par les entreprises, dans un environnement marqué par des conditions de financement relativement favorables. Cette configuration évolue : les marchés deviennent plus sélectifs au moment même où les cadres réglementaires se renforcent.


Ce croisement met en évidence un décalage désormais explicite entre la transformation demandée et les conditions économiques dans lesquelles elle doit s’opérer.



Une séquence qui révèle un décalage


La séquence actuelle autour de la CSRD et de la double matérialité est souvent interprétée comme un recul. Elle intervient après plusieurs années de montée en puissance du reporting de durabilité, dans un contexte où les enjeux climatiques et environnementaux sont de mieux en mieux documentés.


Cette lecture est toutefois incomplète. Ce qui apparaît aujourd’hui n’est pas une rupture, mais une mise en lumière. La transition écologique s’est toujours inscrite dans une tension entre transformation des modèles économiques et contraintes de financement. Cette tension était jusqu’ici en partie absorbée. Elle devient désormais explicite.


Pendant plusieurs années, le renforcement progressif des exigences réglementaires a pu se déployer dans un environnement relativement favorable. Les entreprises ont intégré de nouvelles obligations, structuré leurs démarches et développé des outils de reporting.


Ces évolutions, bien que croissantes, restaient encore relativement peu structurantes pour les modèles économiques eux-mêmes. Elles portaient principalement sur la production d’information et la formalisation des pratiques, sans transformer en profondeur les règles d’arbitrage.


Cette dynamique reposait ainsi implicitement sur une dissociation entre l’information produite et les décisions économiques.

C’est précisément cette dissociation qui est aujourd’hui mise à l’épreuve.


Des marchés financiers plus exigeants


Le rapport de l’OCDE sur l’évolution des marchés de capitaux(1) met en évidence une transformation structurelle. Depuis le milieu des années 2000, le nombre d’entreprises cotées diminue significativement en Europe et aux États-Unis, tandis que le rythme des introductions en bourse y ralentit nettement, en particulier depuis 2021 . Dans ces zones, les marchés se concentrent et l’accès au capital devient plus sélectif.


Cette évolution ne doit toutefois pas être généralisée à l’ensemble du système financier mondial. En Asie, où les cadres réglementaires en matière de durabilité sont encore moins contraignants, la dynamique reste plus expansive. Les marchés y continuent de se développer rapidement, avec une progression soutenue des introductions en bourse et une part croissante dans le financement global des entreprises.


Il ne s’agit donc pas d’un retrait global du financement, mais d’une recomposition de ses conditions et de sa géographie. Le capital reste disponible, mais il devient plus exigeant dans les économies les plus régulées, tandis qu’il accompagne encore des dynamiques de croissance plus rapides ailleurs.


Dans ce contexte, les entreprises européennes et américaines font face à une pression accrue sur leur rentabilité, à une attention renforcée au risque et à des arbitrages plus contraints. Les exigences de durabilité ne sont plus absorbées de la même manière : elles entrent directement en interaction avec des contraintes économiques plus visibles, dans un environnement où la compétitivité se joue aussi à l’échelle internationale.


Des risques climatiques désormais systémiques


Parallèlement, le diagnostic climatique atteint un niveau de maturité inédit. Le rapport European Climate Risk Assessment(2)  identifie 36 risques majeurs pour l’Europe, dont plus de la moitié nécessitent une action immédiate. Il souligne que l’Europe est le continent qui se réchauffe le plus rapidement et que les impacts concernent désormais l’ensemble des systèmes économiques.


Le changement climatique agit comme un multiplicateur de risques, générant des effets en cascade entre secteurs - énergie, infrastructures, santé, finance - et transformant un enjeu environnemental en facteur de déstabilisation économique global.


Pour autant, le rapport met également en évidence un décalage persistant entre la connaissance des risques et la capacité à y répondre. La préparation des organisations reste insuffisante, et les politiques mises en œuvre ne sont pas à la hauteur de l’intensité des transformations à venir.


Une dynamique de transition qui se structure et s’intensifie


Face à l’intensification des risques climatiques, la pression scientifique s’accroît, et les acteurs économiques eux-mêmes s’organisent pour structurer des réponses plus ambitieuses. Les coalitions se multiplient, associant entreprises, investisseurs, chercheurs et organisations internationales autour d’objectifs communs, avec l’objectif de mieux intégrer ces enjeux dans les cadres économiques.


Une illustration récente en est donnée par la lettre ouverte adressée à l’International Sustainability Standards Board en avril 2026, dans laquelle des acteurs de la finance, de la science et de la société civile appellent à l’élaboration d’un standard dédié à la nature. Cette initiative souligne la reconnaissance croissante de la matérialité des enjeux liés à la biodiversité et aux écosystèmes, tant du point de vue scientifique que financier.


Elle traduit également une évolution importante. La demande ne porte plus uniquement sur la transparence, mais sur la capacité à intégrer ces enjeux dans les décisions d’allocation du capital. La dynamique de la transition ne s’affaiblit pas ; elle se déplace vers des cadres plus structurants.


La double matérialité : une ambition de transformation, un levier indirect


Dans ce contexte, la double matérialité porte une ambition claire. Elle vise à élargir la définition de la performance en intégrant à la fois les impacts des entreprises sur l’environnement et les risques que ces transformations font peser sur leur activité.


Elle constitue une avancée importante dans la manière de penser la durabilité. Mais son mode d’action reste indirect. Elle agit au niveau de l’information. Elle impose de mesurer, d’analyser et de publier des données. Elle améliore la compréhension des enjeux.


En revanche, elle ne modifie pas directement les règles d’arbitrage économique. Elle ne transforme ni les comptes, ni les critères de rentabilité, ni les mécanismes de décision. Cette distinction est déterminante pour comprendre les tensions actuelles.


Les premières mises en œuvre : un progrès réel, une limite opérationnelle


Les premières applications de la CSRD apportent un éclairage concret. Elles montrent une amélioration de la transparence et de la structuration des informations. Les entreprises identifient mieux leurs impacts, leurs risques et leurs opportunités.


Mais elles mettent également en évidence des limites importantes. Les pratiques restent hétérogènes, les méthodologies varient, et les seuils d’impact sont souvent définis de manière générique, sans ancrage explicite dans des références écologiques robustes.


Surtout, les entreprises rencontrent des difficultés à relier ces analyses à leurs décisions économiques. Les effets financiers des risques climatiques sont encore peu quantifiés, et les liens entre impacts, stratégie et allocation de ressources restent limités.


La double matérialité transforme la manière de voir, mais elle ne transforme pas encore la manière de décider.


Une tension économique devenue explicite


Dans un environnement de marché plus contraint, cette limite devient centrale. Les entreprises doivent absorber des exigences de reporting accrues tout en faisant face à des conditions de financement plus exigeantes et à une pression renforcée sur leur performance.


Lorsque les informations produites ne se traduisent pas directement en arbitrages économiques, elles peuvent être perçues comme des contraintes supplémentaires. Ce qui relevait jusqu’ici d’un processus progressif devient une tension explicite.


La remise en discussion de la double matérialité ne traduit donc pas un rejet des enjeux écologiques. Elle exprime une difficulté à intégrer ces enjeux dans un cadre économique qui n’a pas encore été transformé.


Une transition qui change de terrain


La séquence actuelle ne marque pas un recul de la transition écologique. Elle en révèle les limites et en précise les conditions.

Tant que les enjeux environnementaux resteront au niveau du reporting, ils pourront être ajustés ou contestés en fonction des contraintes économiques.


Lorsqu’ils entreront dans les instruments qui structurent les décisions, ils deviendront pleinement opérants.


La transition change ainsi de nature. Elle ne se joue plus uniquement dans la production d’information, mais dans la capacité à intégrer les contraintes écologiques dans les règles d’arbitrage économique.

La durabilité se pilote.



🎓 Pour aller plus loin — Mettre en œuvre une stratégie climatique

Ce passage du reporting au pilotage suppose de nouvelles compétences. La formation “Mettre en œuvre une stratégie climatique” proposée par l’Institut CGS vise précisément à accompagner ce basculement, en traduisant les enjeux climatiques dans les cadres de gestion et les décisions économiques.

Elle répond à un besoin désormais explicite : faire du climat un paramètre structurant des arbitrages économiques.


Sources



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