Former à la durabilité : des compétences nouvelles dans des cadres inchangés ?
- Institut CGS

- May 3
- 4 min read
Updated: 2 days ago
La durabilité s’impose désormais dans les systèmes éducatifs et les référentiels de formation. Mais une fois en situation professionnelle, ces compétences peinent encore à s’exercer.
Un rapport de la Swiss Federal University for Vocational Education and Training (1) met en évidence les tensions qui traversent leur mise en œuvre.
Derrière la question des compétences se joue en réalité celle des cadres de décision qui structurent les organisations.

Former à la durabilité… pour quoi faire ?
Depuis quelques années, un mouvement de fond s’est engagé : la durabilité est progressivement entrée dans les systèmes éducatifs. En France, le rapport coordonné par Jean Jouzel (1) a marqué un tournant en appelant à former l’ensemble des étudiants aux enjeux écologiques. De l’école primaire à l’enseignement supérieur, ces questions sont désormais intégrées, de manière croissante, dans les contenus pédagogiques.
Ce basculement est majeur. Il traduit une reconnaissance institutionnelle : les transformations environnementales ne relèvent plus d’un sujet périphérique, mais d’un socle de connaissances nécessaire à tous.
Mais cette évolution pose immédiatement une question : comment ces compétences se traduisent-elles dans les pratiques professionnelles ?
Car une fois formés, les individus rejoignent des organisations dans lesquelles ces compétences peinent encore à trouver leur place. Les arbitrages restent largement structurés par des logiques économiques de court terme, et les enjeux écologiques demeurent souvent périphériques dans les décisions.
C’est précisément ce décalage que met en lumière un rapport publié en 2026 par la Swiss Federal University for Vocational Education and Training, sous la direction de Filippo Pusterla, Miriam Hänni et Lukas Graf (2).
Leur analyse montre que la durabilité ne se réduit pas à un ensemble de compétences à acquérir. Elle introduit des arbitrages entre dimensions environnementales, sociales et économiques qui ne sont pas spontanément compatibles.
Dès lors, une question s’impose : former à la durabilité suffit-il si les cadres dans lesquels ces compétences s’exercent restent inchangés ?
Une intégration par les compétences… sans transformation des cadres
Le rapport montre que la durabilité est aujourd’hui intégrée comme une compétence transversale. Elle ne se limite pas à l’émergence de nouveaux métiers. Elle irrigue l’ensemble des référentiels à travers l’ajout de connaissances environnementales, sociales et économiques.
Cette évolution traduit une prise de conscience réelle. Elle repose sur une idée simple : il serait possible d’adapter les systèmes existants en enrichissant les compétences des individus.
Mais cette hypothèse reste implicite : ces compétences peuvent-elles réellement s’exercer dans les cadres actuels ?
Des compétences confrontées à des arbitrages qu’elles ne maîtrisent pas
L’un des apports majeurs du rapport est de montrer que la durabilité introduit des tensions structurelles. Les dimensions environnementale, sociale et économique ne convergent pas spontanément. Elles imposent des arbitrages, visibles dans les choix professionnels comme dans les décisions des entreprises.
Une analyse plus large, menée par le Conseil économique social et environnemental(3), souligne que ces transformations exigent de développer la capacité à penser les arbitrages, les priorités et les transformations nécessaires dans un contexte d’incertitude.
Mais une difficulté apparaît immédiatement : ces arbitrages ne dépendent pas uniquement des compétences des individus. Dans de nombreuses situations, les considérations environnementales restent subordonnées à des impératifs économiques de court terme. Les compétences existent, mais elles ne sont pas réellement mobilisables.
Des compétences au pilotage : des cadres de décision inchangés
Le point de blocage se situe ici. Former à la durabilité ne suffit pas si les dispositifs qui structurent les décisions restent inchangés. Dans les organisations, les arbitrages sont encadrés par des instruments très concrets :
des indicateurs de performance, qui définissent ce qui compte réellement ;
des critères d’investissement, qui déterminent quels projets sont retenus ;
des budgets, qui traduisent les priorités effectives ;
et des cadres comptables, qui rendent visibles (ou invisibles) certains coûts et certaines dépendances.
Ces dispositifs constituent les cadres de pilotage des organisations.
Or, dans la plupart des cas, ces cadres restent structurés autour de logiques économiques classiques : rentabilité, productivité, horizon de court terme. Les impacts environnementaux et les dépendances aux écosystèmes y apparaissent peu, ou de manière périphérique. Dans ces conditions, un décalage s’installe.
Les individus peuvent être formés à intégrer des enjeux écologiques. Mais ces enjeux ne sont pas réellement arbitrables dans les décisions qu’ils ont à prendre.
La durabilité devient alors un objet de formation, sans devenir un objet de gestion.
De la formation à la gestion : changer d’échelle
Ce constat invite à déplacer le regard. Le sujet n’est plus seulement de former des individus capables d’intégrer la durabilité dans leurs pratiques. Il est de construire des systèmes capables de :
rendre visibles les impacts écologiques ;
expliciter les dépendances aux écosystèmes ;
organiser les arbitrages entre objectifs concurrents.
Autrement dit, la durabilité devient une question de dispositifs de gestion. Sans transformation de ces dispositifs, la montée en compétence risque de rester sans effet structurel.
Ce que cela change pour le pilotage
La durabilité est désormais intégrée dans les systèmes éducatifs et les référentiels de formation. Ce mouvement est réel et structurant. Mais les travaux analysés montrent un décalage croissant : les compétences évoluent plus rapidement que les cadres dans lesquels elles sont censées s’exercer.
Ce décalage n’est pas anecdotique. Il produit une situation paradoxale : des organisations disposent de compétences accrues pour intégrer les enjeux écologiques, sans pour autant transformer les décisions qui engagent leurs trajectoires.
L’enjeu n’est donc plus seulement de former davantage. Il est de rendre ces compétences opérantes dans les processus de décision.
Cela suppose un déplacement explicite :intégrer les contraintes écologiques dans les instruments qui structurent les arbitrages : budgets, critères d’investissement, cadres comptables. Sans cette évolution, la montée en compétence risque de rester sans effet sur les trajectoires réelles.
Autrement dit : le système forme plus vite qu’il ne se transforme.
Ressources
(1) Jean Jouzel (dir.)
Rapport sur l’intégration des enjeux climatiques dans l’enseignement supérieur, 2022.
(2) Swiss Federal University for Vocational Education and Training
Filippo Pusterla, Miriam Hänni, Lukas Graf
Environmental, Social and Economic Sustainability as a Trend in Vocational Education and Training, 2026.
(3) Conseil économique social et environnemental
Thierry Cadart, Éric Chevée
Changements systémiques et ruptures : repenser notre approche des compétences, mars 2026.




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