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Une trajectoire climatique n'est pas une stratégie climatique

Le climat est-il un impact à réduire ou un capital à préserver ?


🌍 Les Décryptages de l’Institut CGS 

Nos formateur·rice·s partagent leurs analyses pour éclairer la transition soutenable.


Les entreprises n’ont jamais autant mesuré leurs émissions de gaz à effet de serre. Les trajectoires de décarbonation se généralisent, les plans de transition se précisent et les reportings de durabilité gagnent en maturité. Cette évolution constitue un progrès incontestable.


Pourtant, une question demeure largement absente des débats : que cherche-t-on réellement à gérer lorsque l’on parle de stratégie climatique ? Les émissions constituent un indicateur indispensable. Mais derrière les tonnes de CO₂ se cache une interrogation plus fondamentale. La stratégie climatique vise-t-elle uniquement à réduire un impact ou doit-elle permettre de préserver les conditions climatiques dont dépend l’activité économique elle-même ?


Source : Chaire de Comptabilité Écologique
Source : Chaire de Comptabilité Écologique

Les entreprises savent de mieux en mieux mesurer leurs émissions


Le dernier benchmark publié par KPMG témoigne d’une montée en maturité des démarches de durabilité. Les analyses de double matérialité se stabilisent, les plans de transition gagnent en cohérence et les trajectoires climatiques sont davantage articulées aux orientations stratégiques des entreprises.


Cette évolution est importante. Elle marque la sortie progressive d’une logique exclusivement centrée sur la conformité réglementaire. Les organisations disposent aujourd’hui d’une connaissance plus fine de leurs impacts, de leurs risques et de leurs dépendances.


Depuis une dizaine d’années, l’effort principal a porté sur la mesure. Combien émettons-nous ? Quels sont nos principaux postes d’émissions ? Quels objectifs devons-nous atteindre ?


Ces questions demeurent essentielles. Mais elles révèlent également une limite.

Mesurer les émissions ne dit pas encore ce que l’organisation cherche à préserver.


Une trajectoire décrit une réduction. Elle ne dit pas ce qui doit être conservé.


La plupart des stratégies climatiques sont construites autour d’une logique d’impact : l’entreprise mesure ses émissions, fixe des objectifs de réduction et construit une trajectoire compatible avec ces objectifs.


La réussite de la stratégie est alors évaluée à l’aune de sa capacité à diminuer progressivement les volumes de gaz à effet de serre émis. Cette démarche est indispensable. Mais elle conduit souvent à considérer le climat comme un simple réceptacle d’émissions.


Le problème est formulé de manière relativement directe : comment réduire la quantité de gaz à effet de serre rejetée dans l’atmosphère ?


Or cette approche laisse dans l’ombre une question plus profonde. De quoi dépend réellement l’activité de l’entreprise ?


Une organisation ne mobilise pas uniquement des capitaux inscrits à son bilan. Elle utilise également des ressources et des conditions qui n’apparaissent dans aucun état financier : un climat relativement stable, des cycles de l’eau fonctionnels, des sols capables de se régénérer, des écosystèmes assurant des fonctions essentielles ou encore des collectifs humains en capacité de coopérer.


Pendant longtemps, ces ressources ont été considérées comme abondantes ou acquises. La transition écologique oblige désormais à les regarder autrement.


Le climat n’est pas seulement un impact. Il est aussi un capital.


Cette idée constitue l’une des contributions majeures des approches développées autour de la comptabilité écologique et du modèle C.A.R.E.

Lorsqu’une entreprise émet des gaz à effet de serre, elle ne produit pas uniquement un impact environnemental. Elle utilise également une partie de la capacité du système climatique à absorber ces émissions sans compromettre les conditions d’habitabilité de la planète.


Autrement dit, elle emploie un capital climat.


Ce changement de perspective modifie profondément la manière de penser la stratégie climatique.


  • Dans une logique classique, les émissions constituent l’objet principal du pilotage.

  • Dans une logique de préservation, les émissions deviennent le signe d’une pression exercée sur un capital dont dépend l’activité elle-même.


La question n’est alors plus seulement : combien émettons-nous ?

Elle devient : dans quelle mesure notre activité contribue-t-elle à dégrader les conditions climatiques nécessaires à sa propre pérennité ?


Le climat cesse d’être uniquement un sujet d’impact. Il devient une condition de possibilité de l’activité économique.


La comptabilité ne transforme pas les organisations parce qu’elle mesure. Elle les transforme parce qu’elle oblige à préserver.


L’histoire de la comptabilité permet de comprendre la portée de ce déplacement.

La comptabilité n’a jamais eu pour seule fonction de produire de l’information. Elle a également contribué à organiser la préservation de ce qui était jugé indispensable à la continuité de l’activité.


Le capital financier ne peut être librement distribué. Les équipements doivent être renouvelés lorsqu’ils s’usent. Les dettes doivent être suivies et honorées. La solvabilité doit être maintenue.


La comptabilité crée ainsi des obligations de conservation. Elle rend certaines réalités visibles, mais surtout elle crée des responsabilités à leur égard. C’est précisément ce qui explique son pouvoir transformateur.


Une organisation agit rarement sur ce qu’elle mesure uniquement. Elle agit sur ce dont elle se sait responsable. La question posée aujourd’hui par la comptabilité écologique est finalement très proche de celle qui a présidé à la construction de la comptabilité financière moderne :


Quelle responsabilité une organisation porte-t-elle à l’égard des capitaux naturels et humains qu’elle mobilise pour exercer son activité ?


De la réduction des émissions à la préservation du capital climat


Cette perspective conduit à regarder différemment les trajectoires climatiques.


Une trajectoire décrit une évolution souhaitée des émissions. Elle n’indique pas nécessairement comment l’entreprise entend préserver le capital climat dont dépend son activité. Or cette distinction devient décisive.

  • Réduire les émissions constitue un moyen.

  • Préserver les conditions climatiques permettant la poursuite de l’activité constitue une finalité.


Ce déplacement conduit également à réinterroger certaines pratiques devenues courantes dans les stratégies climat. Les marchés carbone volontaires en offrent une illustration éclairante. L’achat d’un crédit carbone est souvent présenté comme une manière de compenser une émission résiduelle. Pourtant, derrière une même unité comptable se cachent des réalités très différentes : réduction d’émissions, évitement ou séquestration. L’existence d’une équivalence comptable ne garantit pas nécessairement une équivalence écologique.


Une stratégie fondée sur la préservation du capital climat conduit alors à déplacer la question :

  • Il ne s’agit plus seulement de savoir combien de crédits sont achetés.

  • Il s’agit de comprendre quelles activités de préservation, de restauration ou de régénération sont effectivement financées et dans quelle mesure elles contribuent au maintien des conditions climatiques.


Une nouvelle étape pour les stratégies climatiques


Les démarches climatiques entrent aujourd’hui dans une nouvelle phase de maturité :

  • Après le temps de la mesure vient celui de la préservation.

  • Après le temps du reporting vient celui de la responsabilité.


Cette évolution ne consiste pas à abandonner les trajectoires, les indicateurs ou les plans de transition. Elle invite à les replacer dans une perspective plus large.


Le véritable enjeu n’est pas seulement de réduire des émissions. Il est de comprendre ce que l’organisation doit préserver pour continuer à exercer son activité dans un monde soumis à des limites écologiques de plus en plus visibles.


Ce qu’il faut retenir pour le pilotage


Le débat climatique est souvent présenté comme un problème de réduction :

réduire les émissions, réduire les risques, réduire les impacts.


Ces objectifs demeurent indispensables, mais ils laissent dans l’ombre une question plus fondamentale : que faut-il préserver pour rendre l’activité économique soutenable dans le temps ?


C’est peut-être là que réside la principale contribution des comptabilités écologiques.


La mesure des émissions constitue désormais un acquis pour de nombreuses organisations. L'enjeu porte davantage sur leur capacité à préserver les conditions écologiques qui rendent leur activité possible et à intégrer cette exigence dans leurs décisions de gestion.


Une trajectoire climatique décrit une réduction attendue.

Une stratégie climatique organise la préservation des conditions qui rendent l’activité possible.


Pour aller plus loin


Considérer le climat comme un capital à préserver conduit à renouveler la manière d'aborder les stratégies climatiques. Cette perspective soulève des questions très concrètes pour les organisations : comment traduire un objectif de préservation dans les décisions d'investissement ? Comment articuler trajectoires climatiques, budgets et priorités opérationnelles ? Comment rendre les engagements climatiques pilotables dans la durée ?


Ces interrogations sont aujourd'hui au cœur des démarches de mise en œuvre des stratégies climatiques. Elles appellent non seulement des objectifs et des indicateurs, mais également des dispositifs de gestion capables de relier les ambitions affichées aux arbitrages quotidiens de l'organisation.


L'Institut CGS consacre une formation à ces enjeux de mise en œuvre des stratégies climatiques. Elle propose d'explorer les conditions concrètes du passage de la trajectoire au pilotage, en abordant notamment les questions de gouvernance, d'arbitrage, de budgets carbone, de comptabilité écologique et d'intégration des limites écologiques dans les dispositifs de gestion.



Ressources


Cette étude met en évidence la montée en maturité des démarches CSRD des grandes entreprises françaises. Elle montre notamment la consolidation des analyses de double matérialité, la rationalisation des impacts, risques et opportunités matériels (IRO) et la progression des plans de transition climatique. Une lecture utile pour comprendre comment le reporting de durabilité évolue progressivement vers des enjeux de pilotage.


L'avis du Haut Conseil pour le climat souligne l'importance de la crédibilité des trajectoires et des conditions de leur mise en œuvre. Au-delà des objectifs, le rapport insiste sur la nécessité de dispositifs de suivi, d'ajustement et de financement capables de transformer les ambitions climatiques en résultats effectifs.


Les travaux de Tiphaine Gautier interrogent le rôle de la comptabilité dans la préservation des capitaux naturels et humains. Ils contribuent à déplacer le regard d'une logique centrée sur les impacts vers une logique de responsabilité et de préservation des conditions de viabilité de l'activité économique.


Développé notamment par Jacques Richard, Alexandre Rambaud et Hervé Gbego, le modèle C.A.R.E. propose d'étendre les principes de conservation du capital aux capitaux naturels et humains. Il constitue aujourd'hui l'une des références majeures des débats sur la comptabilité écologique et la notion de dette écologique.


Marchés carbone volontaires : entre compensation et préservation

Les débats récents sur les crédits carbone montrent les limites d'une approche fondée uniquement sur l'équivalence des tonnes de CO₂. Ils soulignent l'importance de s'intéresser aux activités réelles de préservation, de restauration et de régénération qui se trouvent derrière les mécanismes de compensation.

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