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Biodiversité : la comptabilité au cœur du pilotage soutenable des territoires

🌍 Les Décryptages de l’Institut CGS 

Nos formateur·rice·s partagent leurs analyses pour éclairer la transition soutenable.



Après une semaine de négociations intenses entre gouvernements et expert·e·s à Manchester, le résumé pour décideurs du rapport « Entreprises et biodiversité » de l’IPBES a été adopté et publié. Il confirme l’ampleur de l’érosion du vivant, mais surtout un point clé : sans intégration de la biodiversité dans les cadres de comptabilité et de gestion, les décisions économiques resteront structurellement déconnectées des limites du vivant.


Une crise du vivant qui se joue dans les territoires


La biodiversité ne disparaît pas de manière abstraite ou lointaine.

Elle s’effondre dans des territoires bien réels : bassins versants, sols agricoles, forêts, zones humides, littoraux. Ce sont ces espaces, supports des activités humaines et économiques, qui voient leurs fonctions écologiques se dégrader, parfois de manière irréversible.


Le rapport rappelle avec force que tous les secteurs d’activité, sans exception, contribuent directement ou indirectement à cette dégradation. Leurs impacts s’additionnent, se renforcent mutuellement et peuvent conduire à des seuils écologiques irréversibles.

Dans le même temps, ces mêmes activités dépendent profondément du bon fonctionnement des écosystèmes : qualité de l’eau, fertilité des sols, pollinisation, régulation climatique, stabilité des ressources.


Cette double réalité - impacts et dépendances - fait de la biodiversité un enjeu systémique, qui dépasse largement la responsabilité individuelle de chaque organisation. Elle pose une question centrale : comment piloter collectivement des trajectoires soutenables à l’échelle d’un territoire ?


Les limites structurelles des modèles actuels


Pourquoi, malgré l’accumulation de connaissances scientifiques et d’alertes, les trajectoires ne s’infléchissent-elles pas ?

Le rapport identifie plusieurs obstacles majeurs, profondément enracinés dans les modèles économiques actuels.


La priorité donnée à la maximisation du profit à court terme limite la capacité à intégrer des enjeux de long terme. La gestion fragmentée des chaînes de valeur empêche une vision d’ensemble des impacts cumulés. L’attention reste majoritairement portée sur la matérialité financière, tandis que les impacts sur le vivant sont relégués au second plan. La redevabilité reste extrêmement faible : moins de 1 % des entreprises dans le monde publient aujourd’hui des informations relatives à la biodiversité.


À ces freins internes s’ajoutent des conditions politico-économiques défavorables, notamment des subventions massives soutenant des activités destructrices du vivant. Le rapport chiffre ces soutiens néfastes à plusieurs milliers de milliards de dollars par an, révélant une incohérence structurelle entre objectifs affichés et signaux économiques réels.


Mesurer n’est pas agir : dépasser un faux débat


Un point essentiel du rapport mérite une attention particulière.

Contrairement à une idée largement répandue, le problème n’est pas l’absence totale d’outils de mesure. Les méthodes existantes sont imparfaites, certes, mais elles sont déjà suffisamment robustes pour orienter l’action. Attendre une métrique parfaite, unique et universelle relève d’une illusion paralysante.


L’enjeu n’est donc pas seulement de mesurer davantage, mais de donner à ces mesures un pouvoir réel sur la décision. Et c’est précisément ici que se situe le point de bascule identifié par le rapport.


Intégrer la biodiversité dans les systèmes comptables : un tournant décisif


Le message est clair : tant que les impacts et dépendances à la biodiversité restent extérieurs aux systèmes comptables, ils peinent à influencer les choix structurants. Les indicateurs existent, les diagnostics sont posés, mais ils restent souvent cantonnés aux rapports extra-financiers ou aux exercices de communication.


Or, les décisions qui engagent les trajectoires des territoires - investissements, aménagements, choix productifs, arbitrages économiques - se prennent à partir de cadres bien précis : budgets, comptes, modèles économiques, dispositifs de gestion.


Intégrer les métriques de biodiversité dans les systèmes comptables ne relève donc pas d’un raffinement technique. C’est une condition essentielle pour rendre le vivant réellement pris en compte dans les processus organisationnels et décisionnels.


Quand la comptabilité devient un outil de pilotage territorial

Le projet MABCO


Des expérimentations récentes montrent que l’intégration de la biodiversité dans les cadres comptables n’est pas qu’un principe théorique.

Le projet de recherche-action MABCO, mené en Occitanie sur la gestion des milieux aquatiques, en apporte une illustration concrète.


L’approche consiste à placer l’écosystème au cœur du dispositif de gestion, et non plus uniquement les organisations. Des systèmes de comptes ont ainsi été construits à l’échelle de territoires (zones humides, bassins versants), afin de rendre visibles à la fois l’état écologique des milieux, les pressions exercées, les actions de préservation ou de restauration, et les ressources mobilisées.


Ces comptes ne produisent pas un score unique, mais servent de support aux arbitrages collectifs : partage de l’eau entre usages, priorisation des investissements écologiques, répartition des efforts entre acteurs publics et privés.

La comptabilité devient alors un outil de dialogue et de pilotage, permettant de coordonner les décisions à l’échelle du territoire face aux limites du vivant.


Cet exemple illustre concrètement le message du rapport IPBES : intégrer la biodiversité dans les systèmes comptables est une condition clé pour passer de l’information à la gestion soutenable des territoires.

De l’entreprise au territoire : vers des dispositifs de gestion soutenable


Ce déplacement change profondément l’échelle du raisonnement.

Il ne s’agit plus seulement d’améliorer le reporting des entreprises, mais de construire des dispositifs de comptabilité et de gestion soutenables capables de coordonner l’action à l’échelle territoriale.


Dans un même territoire, entreprises, collectivités, acteurs financiers et société civile partagent des dépendances écologiques communes. Sans cadre de gestion partagé, les stratégies restent fragmentées, parfois contradictoires, et in fine inefficaces face à l’ampleur des enjeux.


La comptabilité socio-environnementale peut alors devenir un langage commun, permettant de rendre visibles les impacts cumulés, les responsabilités partagées et les arbitrages nécessaires. Elle ne supprime pas les conflits d’usage ou d’intérêt, mais elle les rend discutables, comparables et gouvernables.


Piloter le vivant pour gouverner l’avenir des territoires


Le rapport identifie plus de cent leviers d’action mobilisables par les entreprises, les pouvoirs publics, le système financier et la société civile. Mais il insiste sur une condition fondamentale : aucun levier ne fonctionne isolément. C’est la cohérence d’ensemble, à travers des cadres de décision partagés et exigeants, qui peut permettre un alignement réel entre système économique et préservation du vivant.


En ce sens, la crise de la biodiversité apparaît aussi comme une crise de la gouvernance territoriale. Piloter la transition soutenable suppose de se doter d’outils capables de traiter la complexité des systèmes socio-écologiques, et de rendre visibles les choix qui engagent l’avenir collectif.


Conclusion – Partir de la valeur intrinsèque du vivant pour piloter les territoires


Le rapport rappelle une évidence : la biodiversité ne peut être préservée tant qu’elle reste absente des cadres de gestion et de décision. Informer et mesurer sont des étapes nécessaires, mais insuffisantes si le vivant continue d’être traité comme une variable d’ajustement.


La comptabilité et la gestion soutenable invitent à un changement de posture : partir de la valeur intrinsèque des capitaux écologiques, et rendre visibles les coûts de leur préservation comme condition de toute activité durable. Il ne s’agit pas de valoriser le vivant, mais de reconnaître ce qui doit être maintenu pour que les territoires demeurent habitables et gouvernables.


C’est à ce niveau - celui de dispositifs de gestion ancrés dans les limites du vivant - que la transition soutenable peut réellement s’opérer.

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