Puits carbone : quand la compensation devient une illusion climatique
- Institut CGS

- Feb 8
- 3 min read
Les Décryptages de l’Institut CGS
Un article proposé par l’équipe pédagogique de l’Institut CGS.

Les puits de carbone ne sont plus un filet de sécurité
La neutralité carbone repose aujourd’hui sur une promesse implicite : celle d’un monde capable d’absorber durablement une partie de nos émissions. Forêts, sols, océans — et demain, technologies de captage — seraient là pour compenser ce que nous ne parvenons pas à réduire.
Or cette promesse ne tient plus.
D’un point de vue biophysique, les puits de carbone sont déjà sous pression, fragilisés par le réchauffement climatique lui-même. Incendies, sécheresses, dégradation des sols, perte de biodiversité : les capacités naturelles d’absorption diminuent, alors même que les émissions mondiales continuent d’augmenter.
Autrement dit, le “filet de sécurité” climatique est en train de céder.
La compensation carbone : une arnaque au réel biophysique
Dans ce contexte, la compensation carbone pose un problème fondamental. Elle repose sur une fiction : l’idée qu’une tonne de CO₂ émise ici pourrait être annulée par une tonne “compensée” ailleurs.
Cette équivalence est comptable, parfois financière. Mais elle n’est pas physique.
Réduire ses émissions à la source,
éviter hypothétiquement des émissions futures,
maintenir un puits existant,
ou absorber du carbone atmosphérique,
n’ont pas le même effet sur le système climatique, ni la même temporalité, ni la même robustesse.
En mettant toutes ces actions sur un même plan, la compensation crée une illusion d’action. Elle donne le sentiment que l’on peut continuer à émettre tant que l’on “paye ailleurs”. C’est une arnaque au biophysique, non par intention, mais par construction.
Une dette climatique en grande partie irrécouvrable
Le problème n’est donc plus seulement celui du prix du carbone ou de la qualité des projets. Le problème est plus profond : nous accumulons une dette climatique que les puits ne pourront pas rembourser.
Certaines émissions passées ne seront jamais compensées.
Certains dommages climatiques sont déjà irréversibles. Et pourtant, nos modèles continuent de valoriser le coût d’une compensation future comme si le remboursement restait possible.
C’est là que le raisonnement devient dangereux : on traite une dette irrécouvrable comme si elle était encore solvable.
Neutralité carbone et trajectoire à +3°C : le grand écart
Malgré la généralisation des discours de neutralité carbone, les trajectoires réelles racontent une autre histoire. À l’échelle mondiale, nous restons aujourd’hui sur une trajectoire proche de +3°C de réchauffement.
Ce décalage s’explique en partie par une confusion stratégique :
on compense au lieu de réduire,
on mise sur des puits futurs au lieu de transformer les modèles économiques présents,
on confond objectifs climatiques et récits de conformité.
La neutralité carbone devient alors un objectif déclaratif, déconnecté des limites physiques du système climatique.
Changer de cadre : de la compensation à la responsabilité
Face à cette faillite climatique annoncée, un changement de cadre s’impose.
Il ne s’agit plus de “compenser”, mais de gérer une dette climatique réelle, dans un monde aux capacités limitées.
Cela implique une hiérarchie claire :
Réduire drastiquement les émissions à la source, sans substitution possible ;
Préserver en priorité les puits existants, condition de toute action future ;
Réserver la création de puits additionnels aux émissions réellement incompressibles, en acceptant leur rareté.
Les puits de carbone ne sont pas un droit à polluer.
Ils sont une ressource critique, fragile, déjà entamée.
Sortir du fantasme
Continuer à fonder les stratégies climat sur la compensation, c’est prolonger un fantasme : celui d’un monde capable d’absorber indéfiniment les conséquences de nos activités.
Reconnaître les limites des puits, c’est au contraire faire un pas décisif vers une responsabilité climatique, fondée sur la physique, et non sur des jeux d’écriture.
🔎 Pour aller plus loin
Cet article s’appuie notamment sur le rapport de l’Agence française de développement (AFD) : Crédits carbone et marché carbone volontaire. Analyse critique au regard des politiques climatiques et des sciences de gestion (octobre 2024).




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