Double matérialité : un tournant réglementaire… ou un test de cohérence stratégique ?
- Institut CGS

- Feb 17
- 3 min read
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L’intégration de la double matérialité dans la CSRD et les ESRS (European Sustainability Reporting Standards) constitue une évolution majeure du reporting européen.
Le rapport de la Chaire Double Matérialité, “CSRD and Double Materiality: Conceptual Foundations and Strategic Implications”, en propose une analyse approfondie. Il examine les fondements du concept, les défis méthodologiques qu’il soulève, notamment en matière de définition des seuils d’impact, ainsi que ses implications pour la gouvernance et la stratégie des organisations.
Mais une question demeure : la double matérialité constitue-t-elle un véritable levier de transformation, ou risque-t-elle de se réduire à un exercice déclaratif supplémentaire ?
Plus qu’un concept : un point de tension
La matérialité classique s’inscrivait dans une logique financière : ce qui compte est ce qui affecte la performance économique de l’entreprise.
La double matérialité introduit une rupture : elle impose de considérer simultanément :
les impacts de l’organisation sur l’environnement et la société ;
les risques et opportunités que ces enjeux font peser sur sa situation financière.
Ce double regard ne relève pas d’un simple élargissement technique. Il met en tension deux rationalités : celle de la performance économique et celle de la responsabilité écologique et sociale.
Le rapport montre que la double matérialité devient un objet-frontière : elle relie, mais elle expose aussi les contradictions entre attentes sociétales, contraintes réglementaires et arbitrages stratégiques.
La question décisive des seuils
L’un des points les plus sensibles du rapport concerne la définition des seuils d’impact.
Comment déterminer ce qui est “matériel” en matière climatique ou écologique ?
Sur quels référentiels scientifiques s’appuyer ?
Comment relier les évaluations internes aux limites planétaires ?
Comment éviter que la matérialité ne soit calibrée en fonction de considérations réputationnelles ou juridiques ?
Sans ancrage explicite dans des références écologiques robustes, la double matérialité risque de rester dépendante d’appréciations internes. Elle devient alors un exercice de hiérarchisation relative, et non un cadre structuré par des contraintes objectives.
Le rapport met ici en lumière une tension fondamentale : la double matérialité peut ouvrir vers une intégration réelle des limites écologiques ou se réduire à une formalisation supplémentaire du reporting.
La nature comme “silent stakeholder”
Autre point central : la place de la nature.
Si la double matérialité élargit le périmètre des parties prenantes, elle soulève une question politique majeure : comment intégrer des entités qui ne peuvent formuler leurs intérêts ?
La notion de “silent stakeholder” souligne que les écosystèmes ne sont pas de simples variables d’ajustement. Ils constituent des conditions d’existence des activités économiques.
Cette perspective dépasse une logique strictement anthropocentrée et interroge les fondements mêmes de l’évaluation de la performance.
Un révélateur de maturité organisationnelle
La double matérialité ne transforme pas automatiquement les organisations. Elle révèle leur degré de cohérence.
Relier impacts, risques financiers, arbitrages d’investissement et gouvernance interne suppose :
une méthodologie explicite ;
une transparence sur les hypothèses ;
une articulation entre information produite et décisions prises.
À défaut, la double matérialité peut rester cantonnée à l’espace du rapport publié, sans pénétrer les mécanismes réels de décision.
C’est précisément là que se situe son enjeu stratégique : non dans la conformité, mais dans la capacité à relier l’analyse des impacts aux processus de pilotage.
Conclusion : un cadre exigeant, encore inachevé
La double matérialité marque une avancée importante dans l’architecture européenne du reporting de durabilité.
Mais le rapport de la Chaire Double Matérialité montre qu’elle constitue avant tout un cadre exigeant, encore en construction.
Son potentiel transformateur dépendra de la manière dont les organisations accepteront de :
expliciter leurs seuils ;
confronter leurs modèles d’affaires aux contraintes écologiques ;
intégrer réellement ces analyses dans leurs arbitrages stratégiques.
La double matérialité n’est donc ni une formalité réglementaire ni un simple outil de communication. Elle est un test de cohérence entre discours de soutenabilité et réalité des décisions.
🔎 Pour aller plus loin
Cet article s’appuie sur le rapport de la Chaire Double Matérialité https://chaire-double-materialite.org/publications.html




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