Et si les entreprises familiales avaient déjà compris la robustesse ?
- Institut CGS

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Transmission, ancrage territorial, vision de long terme : plusieurs travaux montrent que les entreprises familiales adoptent souvent des stratégies de gestion plus prudentes et moins dépendantes des marchés financiers.
Et si cette robustesse tenait moins à une culture particulière qu’à une autre manière de concevoir l’entreprise et le capital, une vision que la comptabilité écologique C.A.R.E. propose aujourd’hui de formaliser ?

De la performance à la valeur actionnariale
Depuis les années 1980, la gouvernance des entreprises a été profondément influencée par une conception issue de l’économie néoclassique et de la finance : l’idée que l’entreprise doit avant tout maximiser la valeur pour ses actionnaires.
Cette vision, popularisée notamment par l’économiste Milton Friedman, repose sur un principe simple : la responsabilité première de l’entreprise est d’accroître le profit pour ses propriétaires. Dans ce cadre, les actifs de l’entreprise sont principalement envisagés comme des ressources productives destinées à générer un rendement financier.
Cette conception a profondément structuré les systèmes de gestion contemporains : indicateurs financiers, optimisation des coûts, recherche d’efficacité maximale et accélération des flux économiques. Mais dans un monde marqué par l’instabilité écologique, la raréfaction des ressources et la multiplication des crises, cette logique d’optimisation montre aujourd’hui ses limites. Les organisations les plus performantes à court terme peuvent aussi devenir les plus fragiles face aux perturbations.
La tentative de correction : les parties prenantes
Dès les années 1980, certains chercheurs ont tenté d’élargir cette vision.
Avec la théorie des parties prenantes, développée notamment par Edward Freeman, l’entreprise n’est plus seulement responsable vis-à-vis de ses actionnaires. Elle doit aussi prendre en compte les intérêts d’autres acteurs : salariés, clients, fournisseurs, territoires ou encore communautés locales.
Cette approche marque une évolution importante dans la manière de concevoir l’entreprise. Mais elle ne remet pas totalement en cause la logique fondamentale du système économique : la recherche de performance reste au cœur des instruments de gestion.
Une tradition comptable plus ancienne
Or il existe une tradition économique et comptable plus ancienne, aujourd’hui largement oubliée. Dans cette approche, le capital n’est pas seulement un actif productif. Il correspond d’abord à une avance faite à l’organisation, qui doit être préservée et maintenue dans le temps.
Historiquement, la comptabilité a précisément pour fonction de suivre l’usage de ces avances et de garantir leur maintien. L’entreprise est ainsi responsable de la préservation des capitaux qui lui sont confiés. Cette vision transforme profondément la manière de concevoir l’activité économique. L’objectif n’est plus seulement de produire un profit, mais de maintenir les conditions de continuité de l’organisation.
C.A.R.E. : réactiver la logique comptable traditionnelle
La comptabilité écologique C.A.R.E. (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology) s’inscrit dans cette tradition. Son point de départ est simple : toute organisation dépend d’un ensemble de capitaux essentiels qui rendent son activité possible. Ces capitaux ne sont pas seulement financiers. Ils incluent également les êtres humains et les écosystèmes naturels mobilisés par l’activité économique.
Dans l’approche C.A.R.E., ces capitaux ne sont pas considérés comme de simples ressources productives à exploiter. Ils sont compris comme des entités capitales qui doivent être préservées pour elles-mêmes. Autrement dit, ces capitaux constituent des avances faites à l’organisation, et leur dégradation représente une dette écologique que l’entreprise doit assumer.
Une organisation ne peut alors considérer qu’elle réalise un profit qu’après avoir garanti la préservation des capitaux dont dépend son activité, de la même manière qu’elle doit préserver son capital financier. C.A.R.E. conduit ainsi à distinguer deux fonctions fondamentales dans l’organisation :
une fonction d’exploitation, qui utilise les capitaux pour produire de la valeur ;
une fonction de préservation, qui vise à maintenir ces capitaux dans un état compatible avec leur renouvellement.
La comptabilité devient alors un instrument permettant d’intégrer directement les conditions écologiques et humaines de l’activité économique dans les systèmes de gestion.
Les entreprises familiales : une autre manière de penser l’entreprise
Dans ce contexte, les entreprises familiales apparaissent sous un jour particulier.
Ces organisations représentent entre 70 % et 90 % des entreprises dans le monde, et produisent plus de la moitié du PIB mondial.
Elles partagent souvent plusieurs caractéristiques :
un horizon de long terme, lié à la transmission intergénérationnelle ;
un ancrage territorial marqué ;
une attention particulière portée aux relations avec les salariés et les partenaires économiques ;
une prudence face aux stratégies susceptibles de compromettre la continuité de l’activité.
Lorsque l’entreprise est associée à une famille et à une histoire, le capital n’est pas seulement un instrument financier. Il devient aussi un patrimoine à transmettre et une responsabilité vis-à-vis des générations futures.
Autrement dit, ces organisations appliquent souvent, de manière implicite, une logique proche de celle que formalise C.A.R.E. : préserver les capitaux qui rendent l’activité possible.
De la robustesse familiale à la robustesse des organisations
Les entreprises familiales montrent qu’une autre manière de concevoir l’entreprise peut exister dans la pratique. Mais cette robustesse repose souvent sur des cultures organisationnelles ou des valeurs de gouvernance qui ne sont pas nécessairement formalisées dans les outils de gestion.
La comptabilité écologique propose d’aller plus loin : transformer cette logique en principe explicite de pilotage, capable d’être appliqué à toutes les organisations.
Il ne s’agit plus seulement d’optimiser la performance économique. Il s’agit de garantir la préservation des capitaux humains et naturels dont dépend l’activité économique.
Piloter la robustesse des organisations
Dans un monde marqué par l’instabilité écologique et économique, la question n’est peut-être plus seulement de savoir comment rendre les organisations plus performantes mais de savoir comment les rendre capables de durer.
Intégrer ces enjeux dans les systèmes de décision suppose aussi de faire évoluer les compétences de gestion.
Comprendre les fondements de la comptabilité écologique, identifier les capitaux dont dépend une organisation et apprendre à intégrer les limites écologiques dans les outils de pilotage deviennent des compétences clés pour les dirigeants et les professionnels de la gestion.
C’est précisément l’objectif des formations proposées par l’Institut, qui explorent comment informer et piloter la durabilité au cœur des organisations.
Pour aller plus loin
Poids économique des entreprises familiales
Ces études convergent pour montrer que les entreprises familiales représentent entre 70 % et 90 % des entreprises dans le monde, génèrent plus de la moitié du PIB mondial et emploient près de 60 % de la main-d’œuvre.
Entreprises familiales et modèles économiques nationaux
Ces travaux documentent notamment le rôle des entreprises familiales dans :
le Mittelstand allemand, pilier de l’industrie exportatrice ;
les districts industriels italiens, fondés sur des réseaux territoriaux d’entreprises ;
les modèles de transmission intergénérationnelle au Japon.
Robustesse et systèmes économiques
Hamant, O. (2023). Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant. Gallimard.
Hamant, O. (dir.). L’Entreprise robuste : pour une alternative à la performance.
Ces travaux développent l’idée selon laquelle, dans un monde instable, les systèmes capables de durer ne sont pas ceux qui maximisent la performance immédiate mais ceux qui préservent leurs conditions de fonctionnement face aux perturbations.
Comptabilité écologique C.A.R.E.
C.A.R.E. propose d’intégrer dans les systèmes de gestion la préservation des capitaux naturels et humains dont dépend l’activité des organisations.




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