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Qu’est-ce qu’une organisation ? Du donut global à l’ancrage local

La transition écologique est souvent présentée comme un problème d’outils : indicateurs, normes, méthodes de mesure, cadres de reporting. Mais derrière ces instruments se cache une question plus fondamentale, rarement formulée explicitement :

Qu’est-ce qu’une organisation ?


Cette interrogation, qui relève de l’ontologie - c’est-à-dire de la manière dont on définit l’existence même des entités économiques - devient centrale lorsque l’on cherche à penser la soutenabilité des activités économiques.


Des approches comme la théorie du donut (doughnut) ou la comptabilité écologique C.A.R.E. invitent justement à rouvrir cette question. Elles ne proposent pas seulement de nouveaux instruments de gestion : elles obligent à repenser la nature même des organisations.


L’entreprise comme entité abstraite


Dans l’économie dominante, l’entreprise est généralement pensée comme une entité relativement abstraite.


Elle est décrite comme :

  • une personne morale,

  • un centre de décision,

  • un nœud de contrats,

  • une unité de production insérée dans un marché global.


Dans cette perspective, l’environnement dans lequel elle opère est souvent considéré comme un contexte externe : un ensemble de ressources disponibles ou de contraintes réglementaires.


L’entreprise peut être implantée ici ou ailleurs, produire ceci ou cela, mobiliser des ressources provenant de territoires différents. Sa logique première est celle de l’optimisation économique, et ses relations avec les milieux naturels ou sociaux apparaissent comme des interactions secondaires.


Cette vision a structuré une grande partie de la théorie économique contemporaine. Mais elle montre aujourd’hui ses limites face aux enjeux écologiques.


Le donut : rappeler l’existence de limites



La théorie du donut, popularisée par l’économiste Kate Raworth, a contribué à remettre au centre une idée essentielle : l’économie doit fonctionner à l’intérieur de limites.


Ces limites sont représentées par deux cercles :

  • un plafond écologique correspondant aux limites planétaires ;

  • un plancher social garantissant les conditions minimales d’une vie digne.

Entre ces deux cercles se trouve un espace “sûr et juste” pour l’humanité.


Cette représentation a eu un impact important, notamment parce qu’elle permet de visualiser simplement la nécessité de maintenir l’activité humaine dans un espace compatible avec les limites de la biosphère.


Mais le donut opère essentiellement à une échelle macro. Il décrit l’espace dans lequel l’économie mondiale devrait se situer. Il laisse ouverte une question essentielle : comment les organisations concrètes, entreprises, administrations, associations, ... habitent-elles cet espace ?


C.A.R.E. : faire entrer les limites dans la gestion


La comptabilité écologique C.A.R.E. (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology) propose un déplacement décisif. L’objectif n’est pas seulement de reconnaître l’existence de limites globales, mais d’intégrer ces limites dans les systèmes de gestion des organisations elles-mêmes.


Pour cela, C.A.R.E. repose sur un principe simple mais exigeant : chaque organisation mobilise des capitaux, naturels, humains et financiers, dont elle dépend pour fonctionner.


Les capitaux sont décrits à travers des états de référence qui permettent de définir les conditions de leur préservation. Deux bornes structurent alors la gestion :

  • le bon état, qui constitue la condition de maintien du capital ;

  • le seuil d’irréversibilité, au-delà duquel la dégradation devient irréparable ou extrêmement coûteuse à restaurer.


Entre ces deux bornes se situe ce que C.A.R.E. formalise comme un espace de gestion. L’activité économique est possible dans cet espace, mais elle implique une obligation : documenter les dégradations et organiser leur restauration. Autrement dit, les limites ne sont plus seulement des repères théoriques. Elles deviennent des contraintes internes à la gestion des organisations.



Une organisation est-elle extérieure à son environnement ?


Ce déplacement renvoie directement à une question ontologique.

Si une organisation dépend de capitaux naturels et humains dont elle doit maintenir l’état, alors elle ne peut plus être pensée comme une entité extérieure à son environnement. Elle devient au contraire inscrite dans des milieux dont elle dépend matériellement.


Cette perspective rejoint les travaux d’Alexandre Monnin sur l’ontologie des organisations. Selon cette approche, les organisations ne peuvent plus être comprises uniquement comme des structures juridiques ou économiques : elles doivent être envisagées comme des entités situées, engagées dans des relations matérielles avec des systèmes écologiques et sociaux.


Une organisation n’existe pas seulement dans un marché. Elle existe aussi dans un territoire, dans des écosystèmes, dans des collectifs humains.


Du global au local : habiter un milieu


Cette perspective permet de mieux comprendre la relation entre la théorie du donut et la comptabilité C.A.R.E.


Le donut rappelle que l’économie mondiale doit rester dans un espace compatible avec les limites planétaires.

C.A.R.E., de son côté, pose une question plus concrète : comment une organisation particulière maintient-elle son activité dans l’espace de gestion des capitaux dont elle dépend ?


Autrement dit, comment une organisation habite-t-elle son milieu ?


Cette question introduit une dimension territoriale forte. Les limites écologiques ne sont pas seulement globales, climat, cycles biogéochimiques,... elles sont aussi locales :

  • disponibilité de l’eau,

  • fertilité des sols,

  • qualité des écosystèmes,

  • santé et conditions de travail des personnes.

La soutenabilité ne se joue donc pas uniquement dans des agrégats mondiaux. Elle se joue aussi dans la capacité d’organisations concrètes à coexister avec les milieux qui rendent leur activité possible.


Repenser l’économie à partir des organisations


Si l’on prend cette perspective au sérieux, les implications sont considérables.

L’entreprise n’apparaît plus comme une entité abstraite optimisant sous contraintes globales. Elle devient une organisation située, dépendante de capitaux qu’elle ne peut pas remplacer indéfiniment. Cela remet en question certaines hypothèses centrales de l’économie standard, notamment l’idée de substituabilité entre capitaux.


Dans un monde de limites écologiques, la préservation des états du vivant ne peut pas être compensée par une accumulation monétaire. La question économique se transforme alors profondément : il ne s’agit plus seulement de maximiser un résultat, mais de maintenir les conditions d’existence des capitaux qui rendent l’activité possible.


Conclusion : la transition comme question ontologique


La transition écologique est souvent abordée comme une transformation technique ou réglementaire. Mais les débats autour du donut, de la comptabilité écologique ou de l’ontologie des organisations montrent qu’elle touche en réalité à quelque chose de plus profond. Elle nous oblige à reposer une question fondamentale :

qu’est-ce qu’une organisation dans un monde fini ?


Si les organisations sont des entités situées, dépendantes des milieux qu’elles transforment, alors la soutenabilité ne peut plus être pensée uniquement à l’échelle globale. Elle devient une question de manière d’habiter le monde, y compris pour les organisations économiques.


C’est peut-être là que se joue la transformation la plus profonde de l’économie contemporaine : passer de l’entreprise abstraite à l’organisation habitante.


Les réflexions présentées dans cet article s’inscrivent dans un ensemble de travaux académiques et institutionnels consacrés à la transformation des modèles économiques et comptables face aux limites écologiques.


Bibliographie et ressources

Raworth, Kate. (2017).

Doughnut Economics: Seven Ways to Think Like a 21st-Century Economist. London: Random House Business.

Ouvrage fondateur proposant une représentation de l’économie située entre un plafond écologique (limites planétaires) et un plancher social garantissant les conditions d’une vie digne.


Rockström, Johan et al. (2009).

A safe operating space for humanity. Nature, 461.

Article fondateur introduisant le concept de limites planétaires, qui sert de base scientifique à de nombreux cadres de soutenabilité, dont la théorie du donut.


Richard, Jacques ; Rambaud, Alexandre ; Feger, Clément. (2018).

Comptabilité écologique : une nouvelle approche pour préserver le capital naturel.

Travaux fondateurs sur la comptabilité écologique et le modèle C.A.R.E. (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology).


Présentation du modèle C.A.R.E. :


Rambaud, Alexandre & Richard, Jacques. (2015).

The “Triple Depreciation Line” instead of the “Triple Bottom Line”.

Critical Perspectives on Accounting.

Article important proposant de remplacer la logique de reporting par une véritable comptabilité de préservation des capitaux.


Monnin, Alexandre. (2023).

Politiser le renoncement. Paris: Divergences.

Réflexion sur la transformation des organisations face aux limites écologiques et sur la nécessité de repenser leur inscription dans des milieux socio-écologiques.


Monnin, Alexandre ; Landivar, Diego ; Bonnet, Emmanuel. (2021).

Héritage et fermeture : une écologie industrielle du renoncement.

Travaux sur l’ontologie des organisations et la manière dont les institutions doivent se transformer dans un monde de limites.


Ostrom, Elinor. (2009).

A general framework for analyzing sustainability of social-ecological systems. Science.

Article majeur sur la gouvernance des systèmes socio-écologiques et la gestion collective des ressources.https://www.science.org/doi/10.1126/science.1172133


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