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La rentabilité suffit-elle encore à juger de la santé d’une entreprise ?

🌍 Les Décryptages de l’Institut CGS

Nos formateur·rice·s partagent leurs analyses pour éclairer la transition soutenable.


Dans les instances de gouvernance, la performance des entreprises est encore largement évaluée à l’aune d’indicateurs financiers : chiffre d’affaires, marge, résultat net, retour sur investissement. Une entreprise rentable est perçue comme saine. Une entreprise déficitaire comme fragile.


Mais face aux crises écologiques systémiques, cette lecture devient insuffisante. Une entreprise peut être rentable financièrement tout en étant écologiquement insolvable. C’est précisément ce que les cadres comptables traditionnels peinent à rendre visible.


Solvabilité : une notion à élargir


En comptabilité financière, la solvabilité désigne la capacité d’une entreprise à honorer ses dettes. Or, cette définition repose sur une hypothèse implicite : que seules les dettes financières importent.


Dans un monde contraint par des limites biophysiques, cette hypothèse ne tient plus. Les activités économiques reposent sur des capitaux naturels critiques - climat, eau, sols, biodiversité - sans lesquels aucune création de valeur n’est possible. Lorsque ces capitaux sont dégradés sans être restaurés, l’entreprise consomme une capacité qu’elle ne reconstitue pas. Elle contracte alors une dette écologique, même si celle-ci n’apparaît nulle part dans ses comptes.


Faillite écologique : un risque invisible


Cette situation conduit à un paradoxe dangereux :

  • des activités financièrement rentables à court terme,

  • mais qui creusent une dette écologique irrécouvrable,

  • compromettant la continuité de l’activité à moyen et long terme.


C’est ce que l’on peut qualifier de faillite écologique latente : une entreprise qui semble saine dans ses comptes, mais dont le modèle repose sur la dégradation progressive de ses conditions de possibilité. Tant que cette dette reste invisible, elle n’entre ni dans les arbitrages stratégiques, ni dans les discussions de gouvernance.


C.A.R.E. : repenser la solvabilité et le rendement


Le cadre de comptabilité écologique C.A.R.E. (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology) propose un renversement conceptuel majeur : considérer certains capitaux naturels comme non substituables, et donc comme des passifs à préserver au même titre que les capitaux financiers.


Dans cette approche :

  • les atteintes aux systèmes écologiques critiques sont reconnues comme des dettes,

  • la performance intègre la capacité de l’entreprise à maintenir ces capitaux,

  • la solvabilité ne se limite plus à la sphère financière.


C.A.R.E. permet ainsi de distinguer :

  • une activité rentable et soutenable,

  • d’une activité rentable mais écologiquement insolvable.


Repenser le rendement des activités


Dans un cadre C.A.R.E., la notion de rendement change profondément.

Une activité ne peut plus être jugée uniquement sur son retour financier, mais aussi sur :

  • les capitaux naturels qu’elle consomme,

  • sa capacité (ou non) à financer leur préservation ou leur restauration,

  • les dettes qu’elle génère pour l’avenir.


Une activité à fort rendement financier peut ainsi apparaître comme destructrice de valeur globale, tandis qu’une activité moins rentable financièrement peut contribuer à la solvabilité écologique de l’entreprise. Ce changement de regard est décisif pour orienter les investissements, les arbitrages et les trajectoires de transformation.


Quels ratios présenter en COMEX ?


L’un des apports majeurs de C.A.R.E. est de rendre ces enjeux pilotables. Plutôt que de se limiter à des indicateurs ESG périphériques, il devient possible de construire des ratios de gouvernance éclairant réellement la décision stratégique, par exemple :

  • part des activités contribuant à la préservation des capitaux critiques,

  • niveau de dette écologique générée par les activités clés,

  • capacité de l’entreprise à financer la restauration des capitaux dont elle dépend,

  • cohérence entre performance financière et performance écologique.


Présentés en COMEX, ces ratios ne servent pas à “verdir” les décisions, mais à révéler des risques structurels jusque-là invisibles.


Conclusion : rendre visible l’irréversible


Les crises écologiques ne posent pas seulement un problème d’information. Elles posent un problème de cadre. Tant que les atteintes aux capitaux critiques restent extérieures aux comptes, elles demeurent secondaires dans les arbitrages. Le risque n’est alors pas spectaculaire : il est progressif, diffus, intégré dans la normalité des décisions.


En replaçant la préservation des capitaux au cœur de la comptabilité, C.A.R.E. ne cherche pas à moraliser la gestion. Il introduit une exigence de cohérence : reconnaître que la continuité de l’activité dépend de systèmes qui ne sont ni substituables ni indéfiniment exploitables.


Sommes-nous prêts à intégrer dans nos décisions ce qui conditionne réellement notre continuité ?

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