Quand chacun fixe sa trajectoire climatique, qui vérifie le résultat global ?
- Institut CGS

- 1 day ago
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De l’addition des engagements à la cohérence climatique
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États, territoires, secteurs, entreprises : les trajectoires climatiques se multiplient. Chacun annonce ses objectifs de réduction, son horizon de neutralité et son plan de transition. Cette mobilisation est indispensable. Mais la somme de ces trajectoires est-elle réellement compatible avec la limite climatique mondiale ?
Aujourd’hui, cette cohérence n’est pas garantie. L’Accord de Paris organise la progression des engagements nationaux et leur évaluation collective. Il ne répartit cependant pas, en amont, une enveloppe carbone mondiale entre les États, les secteurs puis les organisations.
Entre l’objectif global et les décisions de chaque entreprise subsiste donc un problème d’articulation. C’est précisément dans cet espace que se joue la crédibilité des stratégies climatiques.
Un objectif commun, des trajectoires déterminées séparément
L’Accord de Paris repose sur une architecture originale. La communauté internationale s’est accordée sur une finalité commune : contenir l’élévation de la température moyenne mondiale nettement en dessous de 2 °C et poursuivre les efforts pour la limiter à 1,5 °C.
Mais les moyens d’y parvenir ne sont pas répartis par une autorité climatique mondiale. Chaque État prépare sa propre contribution déterminée au niveau national, ou NDC, puis la revoit tous les cinq ans, en principe à la hausse.
Cette logique dite bottom-up présente un avantage politique majeur : elle permet à chaque pays de construire un engagement tenant compte de sa situation, de ses capacités et de ses priorités de développement.
Elle comporte aussi une faiblesse structurelle : un ensemble d’engagements nationaux peut progresser sans que leur somme atteigne pour autant l’objectif collectif.
Le problème n’est donc pas nécessairement que les trajectoires soient inexistantes. Il est que leur cohérence globale ne découle pas automatiquement de leur existence.
Additionner des promesses ne suffit pas à respecter une limite physique
Le climat n’additionne pas les intentions. Il réagit aux émissions effectivement accumulées dans l’atmosphère. Or les engagements climatiques sont souvent formulés de manière hétérogène : réduction par rapport à une année de référence, baisse de l’intensité carbone, objectif net zéro à une date donnée, scénario conditionné à des financements ou à des coopérations internationales.
Pris séparément, chacun de ces engagements peut paraître ambitieux. Mais leur addition ne constitue pas nécessairement une trajectoire mondiale compatible avec 1,5 °C.
L’Emissions Gap Report 2025 du Programme des Nations unies pour l’environnement l’illustre clairement. Même si les contributions nationales annoncées étaient pleinement mises en œuvre, le réchauffement projeté d’ici à la fin du siècle resterait de l’ordre de 2,3 à 2,5 °C. Avec les politiques actuellement en place, la trajectoire pourrait atteindre 2,8 °C.
Autrement dit, les engagements progressent, mais le total reste hors cible.
Cette situation révèle un écart fondamental entre deux logiques :
une logique politique, dans laquelle chaque acteur formule ce qu’il entend accomplir ;
une logique biophysique, dans laquelle seule compte la quantité cumulée de gaz à effet de serre compatible avec un niveau de réchauffement donné.
La première organise la coopération et la seconde fixe la limite.
Une stratégie climatique crédible doit parvenir à articuler les deux.
Le bilan mondial vérifie les progrès, mais ne distribue pas les parts
Dire que la cohérence n’est pas garantie ne signifie pas qu’aucun contrôle n’existe.
Les contributions nationales sont enregistrées par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Elles font l’objet de rapports de synthèse et alimentent, tous les cinq ans, un bilan mondial destiné à apprécier les progrès collectifs accomplis au regard des objectifs de l’Accord de Paris.
Ce dispositif permet de constater l’écart et d’appeler à relever l’ambition.
Mais il intervient principalement comme un mécanisme d’agrégation, de transparence et de révision. Il ne détermine pas à l’avance la part précise du budget mondial revenant à chaque pays.
Or répartir une contrainte climatique n’est pas un simple calcul technique.
Faut-il tenir compte des émissions historiques ? Du nombre d’habitant·es ? Du niveau de développement ? Des capacités financières ? Des besoins essentiels ? Du potentiel de réduction de chaque économie ?
La science permet d’estimer une enveloppe mondiale compatible avec une température donnée. La manière de la partager relève de choix politiques, économiques et éthiques.
Cette distinction est essentielle : la limite est physique, et son allocation est collective.
De l’État à l’entreprise, la chaîne de cohérence se fragilise encore
Le même problème se reproduit lorsqu’on descend d’échelle. En France, la Stratégie nationale bas-carbone fixe désormais des plafonds nationaux d’émissions par périodes de cinq ans et les décline entre de grands domaines d’activité : transports, bâtiments, agriculture, industrie, énergie ou déchets.
Cette planification constitue une étape décisive. Elle rapproche l’objectif climatique mondial des transformations attendues dans l’économie française.
Mais une entreprise ne peut pas encore lire directement dans la SNBC la quantité d’émissions qui lui serait individuellement allouée. Entre un budget sectoriel et une organisation particulière :
comment tenir compte de la taille de l’entreprise et de sa croissance ?
faut-il appliquer le même rythme de réduction à toutes les organisations d’un secteur ?
comment traiter une activité qui contribue à en remplacer une autre, plus carbonée ?
comment intégrer les émissions situées dans la chaîne de valeur ?
comment éviter qu’une réduction locale ne corresponde simplement à un transfert d’émissions ailleurs ?
Faute de réponse commune, les entreprises construisent leurs trajectoires à partir de méthodes, de périmètres et d’hypothèses différents. Certaines démarches sont robustes et exigeantes. D’autres le sont moins. Mais même lorsque chaque trajectoire est sérieusement élaborée, la somme des trajectoires d’entreprise n’est pas automatiquement rapprochée du budget de leur secteur, puis du budget national et, enfin, de la contrainte mondiale.
Le risque est alors de disposer d’une multitude de plans individuellement cohérents, mais collectivement insuffisants.
Une trajectoire peut être tenue et pourtant manquer la cible collective
Imaginons deux entreprises qui s’engagent chacune à réduire de moitié leur intensité carbone d’ici à 2035.
La première maintient un volume d’activité stable. Ses émissions absolues diminuent fortement.
La seconde double sa production. Son efficacité carbone s’améliore au même rythme, mais ses émissions totales diminuent peu, voire restent stables.
Les deux entreprises peuvent annoncer avoir tenu leur objectif d’intensité. Pour le système climatique, pourtant, le résultat n’est pas le même.
Cet exemple ne signifie pas que toute croissance serait nécessairement incompatible avec la transition. Il montre que le respect d’un indicateur individuel ne suffit pas à démontrer la compatibilité avec une limite collective.
Il faut encore examiner l’évolution des émissions absolues, leur accumulation dans le temps, la fonction de l’activité dans la transition et les transformations qu’elle rend possibles ou qu’elle empêche.
Une trajectoire ne peut donc pas être évaluée uniquement à partir de son point d’arrivée mais au regard de la part de contrainte climatique qu’elle mobilise et de sa contribution à la transformation d’ensemble.
Piloter le climat, c’est consolider plusieurs niveaux de décision
Les entreprises connaissent bien ce problème dans le domaine financier. Une organisation ne considère pas que son équilibre est assuré parce que chaque service a produit son propre budget. Elle consolide les données, vérifie leur compatibilité avec les ressources disponibles, identifie les écarts et réalloue les moyens lorsque cela est nécessaire.
Le climat appelle une logique comparable. Il faut pouvoir articuler :
la limite climatique mondiale ;
les engagements et les politiques des États ;
les trajectoires sectorielles et territoriales ;
les choix d’investissement et d’exploitation des organisations.
Cette consolidation ne suppose pas qu’une autorité unique décide de tout. Elle suppose en revanche que les décisions prises à chaque niveau puissent être rapprochées d’une référence commune, suivies dans le temps et corrigées lorsque leur résultat agrégé s’écarte de la trajectoire attendue.
Le pilotage climatique ne consiste donc pas seulement à multiplier les objectifs. Il consiste à organiser leur cohérence.
Ce que cela change pour les entreprises
L’organisation doit donc se poser la question : « Notre trajectoire est-elle compatible avec la part de contrainte climatique que notre activité peut légitimement mobiliser ? »
Ce déplacement oblige à aller au-delà d’une logique déclarative. Il conduit à expliciter les hypothèses retenues, à relier les objectifs de l’entreprise aux trajectoires sectorielles, à suivre les émissions cumulées et à réviser les décisions lorsque les résultats observés ne sont pas compatibles avec la limite fixée.
Il oblige également à reconnaître qu’une trajectoire climatique comporte des arbitrages : entre activités, entre investissements, entre présent et futur, mais aussi entre les différents acteurs qui partagent une même enveloppe limitée.
C’est ici qu’apparaît la nécessité d’un instrument capable de relier les échelles et de rendre ces arbitrages visibles : le budget carbone.
Ce qu’il faut retenir pour le pilotage
Les trajectoires climatiques se multiplient, et c’est une avancée importante. Mais la somme des trajectoires ne garantit pas le respect de la limite mondiale. L’Accord de Paris organise des engagements nationaux, leur transparence et leur révision. Les stratégies nationales peuvent ensuite les décliner par grands secteurs. Pourtant, le passage jusqu’aux décisions de chaque organisation reste encore incomplet.
La difficulté n’est donc plus seulement de fixer des objectifs climatiques mais de vérifier leur cohérence d’ensemble et d’organiser les ajustements nécessaires.
Une trajectoire indique une direction, un budget carbone permet de la confronter à une limite.
Pour aller plus loin
Ce Décryptage s’appuie notamment sur :
le rapport de synthèse du GIEC, qui rappelle le rôle déterminant des émissions cumulées ;
les explications de la CCNUCC sur les contributions déterminées au niveau national et le rapport de synthèse 2025 sur les NDC ;
l’étude de l’AFD, Crédits carbone et marché carbone volontaire. Analyse critique au regard des politiques climatiques et des sciences de gestion.
Pour approfondir cette réflexion
Comment passer d’objectifs climatiques généraux à un budget carbone réellement pilotable ? Comment relier cette contrainte aux activités, aux investissements et aux décisions de l’entreprise ?
L’Institut CGS vous propose un webinaire le 2 octobre à 12 h pour découvrir les principes d’une stratégie climatique fondée sur les budgets carbone, les trajectoires d’émissions et la dette climatique.
Ce webinaire constituera également une première introduction à la formation « Mettre en œuvre une stratégie climatique en entreprise », organisée du 17 au 19 novembre 2026, à Paris ou en visioconférence.




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