Transformer l’entreprise ne suffit pas : financer la transformation dont elle dépend
🌍 Les Décryptages de l’Institut CGS - Stratégies climatiques, épisode 9/10
Dans l’article précédent, nous avons proposé de redéfinir la performance : une entreprise ne peut pas être considérée comme pleinement performante si son résultat repose sur le report des transformations nécessaires à la préservation du climat.
Mais l’entreprise dispose-t-elle des moyens nécessaires pour les réaliser ?
Changer des équipements, faire évoluer une chaîne d’approvisionnement, développer de nouveaux matériaux, transformer une infrastructure ou acquérir de nouvelles compétences demande des ressources. Certaines transformations peuvent être engagées directement par l’entreprise. D’autres dépendent de ses fournisseurs, de sa filière, des financeurs, des infrastructures disponibles ou des politiques publiques.
Transformer l’entreprise suppose donc de financer ses propres actions, mais aussi de comprendre les transformations plus larges dont sa trajectoire dépend.
Le financement n’est pas une question secondaire
Dans son rapport Financer la transition climatique dans la responsabilité budgétaire, I4CE rappelle que les investissements nécessaires pour atteindre les objectifs de la Stratégie nationale bas-carbone doivent encore doubler d’ici 2030.
Le rapport porte principalement sur les finances publiques. Il met cependant en évidence un enseignement plus général : le financement de la transition ne peut pas être traité comme une simple question d’intendance, qui interviendrait une fois les objectifs climatiques définis. Une trajectoire climatique n’est crédible que si les moyens nécessaires à sa réalisation sont identifiés, planifiés et effectivement mobilisés.
I4CE souligne également que la majorité des projets de transition ne présente pas spontanément une rentabilité suffisante pour être intégralement financée par des acteurs privés. Les investissements supplémentaires, les coûts de fonctionnement, les risques associés et les délais de retour peuvent les rendre moins attractifs que la poursuite des activités existantes.
Le financement de la transition repose donc sur plusieurs leviers :
les investissements des entreprises ;
les financements privés ;
les dépenses et investissements publics ;
les aides et mécanismes de partage du risque ;
la fiscalité ;
la réglementation ;
l’évolution des modèles économiques.
L’enjeu n’est pas uniquement de trouver davantage d’argent. Il est d’orienter les ressources disponibles vers les transformations nécessaires au respect des objectifs climatiques.
Du plan d’action à la réorganisation des activités
Au début d’une trajectoire, certaines réductions peuvent être obtenues grâce à des actions relativement accessibles : amélioration de l’efficacité énergétique, réduction des consommations, évolution des pratiques, optimisation de la logistique ou renouvellement progressif des équipements. Mais ces premiers leviers finissent par atteindre leurs limites.
Lorsque les actions d’optimisation ne permettent plus de respecter la trajectoire, l’entreprise doit s’interroger sur l’organisation même de ses activités :
quelles activités peuvent être poursuivies en étant transformées ?
lesquelles doivent être réduites ?
quels investissements doivent être engagés ?
quelles nouvelles compétences sont nécessaires ?
quels produits, marchés ou procédés ne sont plus compatibles avec les objectifs de préservation ?
quelles transformations dépendent d’acteurs extérieurs ?
Cette réflexion rejoint, sans qu’il soit nécessaire d’entrer ici dans l’ensemble des travaux sur la redirection écologique, une question soulevée notamment par Alexandre Monnin : lorsque l’amélioration d’une activité ne suffit plus, il faut pouvoir examiner les conditions de sa transformation, de sa réduction ou, dans certains cas, de son arrêt.
Toutes les activités existantes ne pourront pas nécessairement être rendues compatibles avec la trajectoire climatique. Certaines dépendent structurellement de volumes de matières, de consommations d’énergie ou d’émissions qui ne peuvent pas être suffisamment réduits. Le financement ne doit donc pas servir uniquement à prolonger les activités existantes. Il doit permettre de déterminer lesquelles peuvent être transformées et d’organiser la réorientation progressive des moyens de l’entreprise.
BâtiPLUS : financer la transformation de la filière
Pour BâtiPLUS, les premières réductions peuvent être obtenues directement : amélioration de l’efficacité énergétique, optimisation de certains flux, évolution des procédés ou renouvellement des équipements. Mais à mesure que l’entreprise progresse, les transformations deviennent plus structurelles. Sa trajectoire dépend notamment :
de la disponibilité de béton et d’acier moins carbonés ;
de l’évolution des engins et des sources d’énergie ;
de la capacité de ses fournisseurs et sous-traitants à investir ;
du développement de nouvelles techniques constructives ;
des infrastructures permettant de faire évoluer sa logistique ;
de la transformation des marchés auxquels elle répond.
BâtiPLUS ne peut donc pas se contenter de demander à ses fournisseurs de réduire leurs émissions. Si sa propre trajectoire dépend de leur transformation, elle doit aussi se demander comment y contribuer. Cela peut passer par :
des engagements d’achat à long terme ;
des contrats sécurisant des volumes ;
le cofinancement d’équipements ;
le partage de certains risques ;
la participation au développement d’une nouvelle filière ;
des investissements ou infrastructures mutualisés.
Mais même ces actions peuvent ne pas suffire. Certains marchés, matériaux ou procédés pourront demeurer incompatibles avec la trajectoire de l’entreprise. BâtiPLUS devra alors faire évoluer la composition de son activité, réduire certains volumes ou renoncer progressivement à certains marchés.
La question du financement devient ainsi indissociable d’une réflexion sur le modèle d’affaires.
Le Pain Vivant : financer les conditions d’un développement compatible
Le Pain Vivant rencontre une problématique différente. Son enjeu n’est pas seulement de réduire les émissions de chaque boutique. Il doit déterminer dans quelles conditions son développement peut contribuer à la transition tout en restant compatible avec son budget carbone. L’ouverture d’une nouvelle boutique ne peut donc pas être évaluée uniquement à partir du chiffre d’affaires ou du résultat financier attendu. Elle dépend également :
des caractéristiques du bâtiment ;
des travaux et des équipements nécessaires ;
de l’énergie disponible ;
de la distance avec l’atelier de production ;
de l’organisation des tournées ;
des transports accessibles aux salariés et aux clients ;
de la disponibilité des matières premières ;
de la réalité de la substitution à des consommations plus carbonées.
Deux implantations commercialement comparables peuvent ainsi avoir des conséquences climatiques très différentes. Le Pain Vivant doit financer ses propres transformations, mais son développement dépend également de producteurs, de solutions logistiques, d’infrastructures et de conditions territoriales qu’il ne maîtrise pas entièrement.
L’entreprise peut agir sur certains de ces éléments ou contribuer à leur financement. Elle ne peut toutefois pas les décider seule.
Financer ce qui se situe au-delà du périmètre de l’entreprise
Une entreprise peut atteindre les limites de ce qu’elle est capable de transformer directement tout en restant dépendante d’activités qui doivent, elles aussi, évoluer. Elle dispose alors de plusieurs possibilités :
changer de fournisseur ;
modifier son produit ou son procédé ;
réduire certaines activités ;
différer un développement ;
contribuer à la transformation des acteurs dont elle dépend.
Lorsqu’un fournisseur doit investir pour proposer une solution compatible avec la trajectoire de son client, il n’est pas toujours réaliste de lui demander d’en supporter seul le coût. L’entreprise cliente peut sécuriser des débouchés, participer au financement, accepter un prix différent ou partager le risque lié à la transformation.
Les acteurs financiers peuvent apporter les capitaux nécessaires lorsque les investissements dépassent les capacités immédiates des entreprises concernées. Les pouvoirs publics peuvent intervenir lorsque les bénéfices de la transformation dépassent une seule organisation ou lorsque des infrastructures collectives sont nécessaires.
Le rapport d’I4CE montre précisément que la répartition entre financements publics et privés ne peut être considérée comme acquise. Elle dépend des secteurs, de la nature des investissements, de leur rentabilité, des capacités financières des acteurs et des choix de politiques publiques. L’entreprise ne décide donc pas seule de l’organisation générale de cette répartition. Elle doit néanmoins être capable d’identifier :
les transformations qu’elle doit financer directement ;
celles auxquelles elle peut contribuer ;
celles qui dépendent d’autres acteurs ;
celles qui restent nécessaires mais ne disposent pas encore d’un financement.
Maintenir la limite physique comme référence
Financer davantage ne garantit pas, en soi, le respect de la trajectoire climatique. Une entreprise peut engager des dépenses importantes tout en continuant à dépasser son budget carbone. À l’inverse, une transformation indispensable peut dégrader temporairement sa rentabilité financière tout en étant nécessaire à la continuité de son activité. La référence doit donc rester physique :
quelle quantité d’émissions peut encore être produite ?
quelle trajectoire permet de respecter cette limite ?
quelles transformations sont nécessaires ?
quels résultats sont attendus de chacune d’elles ?
Les données financières interviennent ensuite pour rendre ces transformations réalisables et les intégrer aux décisions de gestion. Il ne s’agit pas de donner un prix au climat ni de considérer qu’une dépense financière peut compenser un dépassement physique. Il s’agit de relier les objectifs de préservation aux actions nécessaires et aux moyens qu’elles exigent.
Le rôle de C.A.R.E. : rendre la réorganisation des activités pilotable
C’est ici que C.A.R.E. et, plus largement, la comptabilité socio-environnementale peuvent jouer un rôle. C.A.R.E. ne détermine pas la manière dont la société doit organiser la transition. Il ne décide pas davantage, à lui seul, quelles activités doivent être maintenues ou abandonnées. Son rôle est comptable : rendre visibles les capitaux à préserver, les obligations qui en résultent, les actions nécessaires, leurs coûts et les conséquences des décisions prises.
Pour comprendre cet apport, nous pouvons revenir aux quatre fonctions historiques et conceptuelles de la comptabilité.
1. Prendre en compte
La fonction première de la comptabilité n’est pas de compter, mais de représenter.
Elle sélectionne, modélise et classe les événements, les interactions et les informations considérés comme significatifs. Elle détermine ainsi ce qui doit entrer dans le champ de représentation de l’organisation.
Dans C.A.R.E., prendre en compte le climat consiste à représenter :
le capital à préserver ;
l’état dans lequel il doit être maintenu ;
les activités de l’entreprise qui l’affectent ;
les dépendances de l’organisation à son égard ;
les actions nécessaires à sa préservation.
Le climat n’est donc plus traité comme une information périphérique. Il entre dans la représentation comptable de l’activité.
2. Être comptable de ses actions
La comptabilité organise ensuite les régimes de responsabilité et de redevabilité : qui est responsable, de quoi, envers qui et pourquoi ?
Dans le cadre de C.A.R.E., cette fonction permet de déterminer ce dont l’entreprise doit répondre au regard de ses activités et de ses objectifs de préservation.
Toutes les conditions de la transition ne relèvent pas de son seul pouvoir de décision. Certaines dépendent de ses fournisseurs, des infrastructures, des financeurs ou des politiques publiques.
La comptabilité permet néanmoins de distinguer :
ce qui relève directement de l’entreprise ;
ce à quoi elle peut ou doit contribuer ;
les transformations dont elle dépend ;
les obligations qui restent insuffisamment prises en charge.
Cette distinction évite à la fois de considérer que l’entreprise pourrait tout résoudre seule et de diluer sa responsabilité dans celle de l’ensemble du système.
3. Compter
Une fois les éléments importants représentés et les responsabilités établies, la comptabilité construit les métriques permettant de les suivre.
Ces métriques peuvent être quantitatives ou qualitatives, monétaires ou non monétaires. Elles reposent nécessairement sur des conventions qu’il faut pouvoir expliciter.
Dans C.A.R.E., compter ne signifie donc pas attribuer un prix au climat. Il s’agit d’articuler :
les émissions de gaz à effet de serre ;
le budget carbone ;
la trajectoire de réduction ;
les écarts constatés ;
les actions nécessaires à la préservation ;
les moyens financiers, humains et techniques qu’elles exigent.
La traduction monétaire porte sur le coût des actions nécessaires à la préservation, et non sur la valeur du climat lui-même.
4. Rendre compte
Enfin, la comptabilité organise la communication et la discussion autour des informations produites. Elle détermine à quels acteurs elles sont destinées et contribue ainsi aux modalités de gouvernance de l’organisation.
C.A.R.E. doit permettre de rendre compte :
des objectifs de préservation retenus ;
des décisions prises ;
des moyens mobilisés ;
des transformations engagées ;
des résultats obtenus ;
des écarts qui subsistent ;
des dépendances que l’entreprise ne maîtrise pas directement.
Ces informations permettent aux organes de gouvernance, aux salariés, aux financeurs et aux autres acteurs concernés d’examiner les arbitrages réalisés et leurs conséquences. C.A.R.E. ne réorganise donc pas, à lui seul, les activités de l’entreprise. Il fournit une architecture comptable permettant de représenter ce qui doit être préservé, d’établir les responsabilités, de construire les métriques nécessaires et de rendre compte des transformations engagées.
La comptabilité permet de prendre en compte ce qui importe, d’être comptable de ses actions, de compter à partir de conventions explicites et de rendre compte des choix effectués et de leurs résultats.
Du financement de l’entreprise au financement de la transformation
Financer une entreprise consiste habituellement à lui apporter les ressources nécessaires à la poursuite ou au développement de son activité. Financer sa transformation suppose de raisonner différemment.
Il faut comprendre :
quelle limite doit être respectée ;
quelle trajectoire en découle ;
quelles activités doivent évoluer ;
lesquelles ne sont plus compatibles ;
quels moyens doivent être mobilisés ;
quelles transformations peuvent être engagées directement ;
lesquelles dépendent d’autres acteurs.
Une entreprise capable de présenter son budget carbone, sa trajectoire, les transformations nécessaires, leurs coûts et les dépendances qui subsistent dispose d’une base plus solide pour arbitrer et dialoguer avec ses financeurs, ses fournisseurs ou les acteurs publics.
La comptabilité ne détermine pas à elle seule l’organisation collective de la transition. Elle permet à l’entreprise de comprendre ce qui relève de son action, ce à quoi elle doit contribuer et ce qu’elle ne peut pas accomplir seule.
Ce qu’il faut retenirFinancer la transition ne consiste pas seulement à ajouter une enveloppe climatique aux budgets existants. Il s’agit de rendre possible la transformation des activités afin qu’elles respectent les conditions de préservation du climat. Cette transformation ne dépend pas entièrement de l’entreprise. Elle repose aussi sur l’évolution des fournisseurs, des infrastructures, des financements, des réglementations et des politiques publiques. Certaines activités pourront être transformées. D’autres devront être réduites ou abandonnées lorsqu’elles ne sont plus compatibles avec la trajectoire climatique. C.A.R.E. ne détermine pas la manière dont l’ensemble de la société doit organiser cette transition. Son apport peut être résumé à travers les quatre fonctions de la comptabilité :
La comptabilité devient ainsi un outil pour organiser et piloter la réorientation des activités de l’entreprise, tout en rendant visibles les transformations qui dépendent d’autres acteurs. Toutes les décisions n’appartiennent pas à l’entreprise. Mais la comptabilité peut lui permettre de distinguer ce qui relève de sa responsabilité, ce à quoi elle doit contribuer et ce qui nécessite une transformation plus large de son environnement. |
Ces questions seront approfondies dans la formation de l’Institut CGS « Mettre en œuvre une stratégie climatique en entreprise », organisée les 30, 01 et 02 décembre 2026.




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